Cri de cœur d’une mère en détresse

NGUIRANE Ndèye Khady

Cri de cœur d’une mère en détresse

Cette nuit-là, je ne pouvais pas dormir paisiblement. Je me tournais et me retournais sur mon lit. J’avais des frissons et je ne comprenais rien de ce qui m’arrivait. J’ai cru que c’était le début d’une grippe. Mais mon cœur battait très fort et je n’arrêtais pas de suer. Je ne savais plus quoi faire ni quoi penser. Je n’ai pas pu fermer l’œil de la nuit. Soudain, l’appel à la prière du fadjr attira mon attention. Je m’efforçais à me lever, j’ai pu prendre un bain et faire mes ablutions. Sur ma natte, j’ai fait beaucoup de douas. Quand j’ai fini j’étais retournée sur mon lit, l’esprit pensif.

À 9h du matin, j’ouvris la porte de ma chambre. J’ai trouvait mes deux filles, Khadija 18 ans et Fanta 15 ans, dans le salon entrain de suivre les informations. J’ai pris place sur le canapé. Elles m’ont salué et Fanta avait déjà préparé le petit-déjeuner. Je n’avais pas faim mais je ne voulais pas les inquiéter. Alors je grignotais un peu. Soudain, on parlait à la télé d’une pirogue transportant de jeunes sénégalais qui s’est coulée en plein mer. Apparemment, il n’y avait aucun survivant. À ce moment, j’ai hochait la tête en me demandant ce qui pourrait bien pousser ces gens à faire cela. J’ai pensé à leurs mères et ce qu’elles pouvaient ressentir à ce moment. Je n’ai pas senti mes larmes coulées. Des « Assalamou anleykoum » m’ont fait sortir de mes pensées.

-Hanleykoum salam! Répondis-je lorsque j’ai vu arriver mon frère Bachir et sa femme Ngoné.

J’ai essayé d’essuyer mes larmes avant qu’ils ne me voient pleurer mais trop tard. Puis, Bachir me sortit les paroles qui bascula ma vie à jamais, les paroles qui ont emporté une partie de moi à jamais, les paroles qui ont fait du reste de ma vie un enfer:

– Fatmata ma sœur, je vois que tu es déjà au courant. Tu as toujours su être forte, ce n’est pas le moment de lâcher prise. Dieu ne se trompe jamais, il fait toujours le mieux pour nous. Ma sœur, Mamadou est parti mais pense à  tes deux filles qui ont elles aussi besoin de toi.

Je ne comprenais pas ce qu’il disait et je savais même plus qui était Mamadou.

-Bachir de quoi tu parles? Mamadou mon fils? Il est partit où ? Il m’avait dit qu’il passerait 2 jours chez son ami Pathé.

-Je suis désolé ma sœur. Comme je t’ai trouvé entrain de pleurer, je croyais que tu étais déjà au courant. Ma sœur, Mamadou est parti, oui parti à jamais! Il a voulu regagner l’Espagne à bord d’une pirogue. Malheureusement, il s’en est resté. Mamadou est mort.

-Non, ça ne peut pas être vrai. Mon fils, mon unique fils, mon aîné…

Sur ces paroles j’ai perdu connaissance. Quand j’étais réveillée, je me voyais dans ma chambre, entourée des membres de ma famille. J’ai subitement repris mon esprit. Je ne pouvais pas retenir mes larmes. Je criais fort, très fort. Les gens essayaient de me consoler mais en vain. En fait, pourquoi ils me demandaient de me taire? Je ne pouvais pas, c’était mon fils, mon premier petit ange, celui qui m’a donné le plus grand bonheur de ma vie il y’a de cela 23ans. Non, ça ne pouvait pas être vrai. La vie ne peut pas être aussi cruelle et Dieu ne peut pas me causer cela… Non, pas à moi. À cet instant, je préférais mourir et je criais de toutes mes forces, tellement j’avais mal. Je ressentais des picotements dans mon cœur. Je ne voulais plus vivre.

La chambre était remplie de gens. Soudain Bachir a  fait sortir tout le monde excepté Khadija et Fanta. Il me regarda d’un air triste puis sortit à son tour. Mes deux filles étaient inconsolables elles aussi, je les ai prises dans mes bras. J’ai arrêté de crier, mais mes larmes ne pouvaient pas se retenir. Nous sommes restés ainsi pendant quelques minutes et Bachir revenait vers nous.

-Je comprends ce que vous ressentez mais de grâce contrôlez-vous. La vie est ainsi faite, elle n’est pas toujours rose. Tantôt elle nous couvre de bonheur, tantôt elle nous plonge dans la tristesse.

Une semaine s’était passée durant laquelle je me posais toutes sortes de questions. Pourquoi mon fils avait risqué sa vie? Où a-t-il trouvé l’argent de transport? Et surtout, de la manière dont il est mort: la noyade, il a dû souffrir. Mamadou était un fils exemplaire, il n’avait que 23ans mais il était très mature. Leur père Abdoul  est mort il y’a 10ans, en me laissant seule avec eux. J’ai remué ciel et terre pour les maintenir à l’école et avoir de quoi nous nourrir. Deux ans après la mort de Abdoul, lorsque Mamadou avait 15ans et qu’il faisait la quatrième secondaire, il m’avait dit qu’il ne pouvait plus me voir faire le linge des autres de maison en maison. Il avait dit qu’il ne pouvait plus supporter de me voir travailler et il ne voulait plus être une charge pour moi. Il voulait quitter l’école et aller faire de la maçonnerie. J’avais catégoriquement refusait mais il ne m’a pas laissé le choix. Il travaillait dur et réussissait à prendre soin de nous ainsi que les études de ses sœurs.

Le lendemain du 8ème jour de deuil, j’avais décidé de faire ma prière de fadjr dans la chambre de Mamadou. Depuis sa mort, je ne l’avais pas ouvert. J’ai décidé de faire d’abord son lit. Lorsque j’ai soulevé l’oreiller, il y’avait une feuille blanche pliée en deux. Mes larmes envahissaient mon visage lorsque j’ai reconnu son écriture. Il m’avait laissé une note qui disait:

<< Maman, ma très chère maman. Lorsque tu liras cette lettre sans recevoir mon appel, ça signifierai que je suis mort. Maman, je ne peux plus te voir dans la pauvreté, je n’ai plus le courage de voir mes sœurs dans le besoin sans pouvoir le régler. Maman je ne peux pas te voir souffrir éternellement. Je préfère la mort à cela. Mon cœur ne peut plus tenir. Tu te demanderas sûrement comment j’ai pu avoir l’argent de transport? Eh bien je l’ai épargné pendant un an. Je sais qu’avec ce que je gagne dans la maçonnerie, je ne réussirais pas à grand-chose. Je vous ai toujours demandé votre avis sur tout ce que j’entamais mais aujourd’hui je suis désolé d’agir sans ton consentement. Si tu l’avais su, tu ne me laisseras jamais partir. Mais j’en ai assez de voire les gens t’apporter de l’aumône chaque jour ou les restes de leurs nourritures. Mes sœurs qui deviennent des femmes de ménage durant les vacances pour contribuer aux besoins de la maison ! Toutes mes excuses Maman. Tu es la femme la plus forte que je connaisse et je prie Dieu de vous donner le courage de surmonter toutes ces épreuves.

Je t’aime Maman, ne m’oublie jamais dans tes prières>>.

Là, je ne pouvais plus me retenir. Je me suis allongée sur son lit et me suis éclatée en sanglots.

Un mois est passé et aujourd’hui je décide de vous relater mon chagrin. Les 30 jours dont je suis resté sans mon trésor sont comme 30 années. Chaque jour, je me désintéresse de plus en plus à cette vie. Mon enfant me manque!

Maintenant la question est  quelle peut être la solution à l’émigration clandestine ? Ce nombre élevé de morts qui ne cesse d’accroître de jour en jour et qui ne démotive toujours pas les jeunes à vouloir partir. C’est vraiment atroce et décourageant. L’État devrait peut-être faire une étude sur ce qui les motive à monter sur ces pirogues au risque d’y perdre leur vie. Qu’est-ce l’Espagne a à offrir de mieux à ces jeunes sénégalais. Surtout, l’État devrait prendre au sérieux la question du chômage qui est très élevé dans le pays. Le problème devient sérieux quand on voit des diplômés en licence monter à bords de ces pirogues de la mort. Le point devrait être fait immédiatement et les autorités devraient s’adresser à la nation pour rassurer et convaincre la population à rester chez eux et ensemble ils devraient réfléchir à ce que pourront faire tous ces sénégalais désespérés. Et vous, chers sénégalais, pensez à vos familles et surtout à vos mères. Vous augmentez leur degré de souffrance et de chagrin. Sachez que ces mères préfèrent vivre dans la pauvreté avec leurs enfants que de vivre dans la richesse sans eux. Vous êtes la force ainsi que la fierté de vos mamans.  Vous êtes leur seule motivation à vouloir rester en vie. Alors pensez à vos mamans! Quant à vous qui encaissez l’argent de toutes ces personnes pour les plongez directement dans la gueule du loup, j’espère que vous savez la gravité de vos actes et vous aurez la mort de tous ces innocents sur votre conscience.

C’est une mère en détresse qui s’adresse à vous.

                                                                                                     NGUIRANE Ndèye Khady

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